Pierre Éliane, père carme depuis dix ans, était chanteur
professionnel. Un jour, il a repris sa guitare et mis en musique les chants et poèmes de
sainte Thérèse de lEnfant-Jésus . Voix contemporaine, rythme et mélodie
travaillés jusquà lépure, il sest fait porte-parole de celle qui a
chanté lamour miséricordieux.
Physiquement, il nen impose pas mais on sent une énergie
incisive derrière cette sorte de fragilité. Sa façon de chanter lui ressemble. Des
paroles données comme dans un souffle, sur un rythme assuré comme une colonne
vertébrale. Quand Pierre Éliane prend sa guitare, il est, il reste complètement
lui-même, père carme et musicien professionnel. Son style très personnel rappelle
lambiance dautres chanteurs français de sa génération comme Charlélie
Couture, un ami de longue date...
Rencontre
Il pourrait avoir lair un peu froid, préservant une certaine
distance, mais dès quun sourire envahit son visage, une chaleureuse bienveillance
émane de son regard, de son être. On sait alors que le courant passait déjà.
Avec lui, tout se simplifie, pas de baratin, pas de fioritures, on
peut parler du Christ et de Thérèse comme damis sur qui on peut compter.
Avec six albums parus, Pierre Éliane menait une carrière dans la
chanson lorsquen 1986, il a vécu une "reconversion", dit-il sobrement,
sans entrer dans les détails. Ce jour-là, sa vie change de cap. Il reprend contact avec
un dominicain rencontré pendant son adolescence, le père Molinié, (auteur
douvrages comme Le courage davoir peur, Le combat de Jacob), et lui demande
conseil : "Où aller pour prendre un temps de recul et me ressourcer ?" Élevé
dans un milieu chrétien, le jeune homme avait tout à redécouvrir.
Vocation
À 33 ans, Pierre Éliane entre au Carmel. "Quand je suis
"revenu", jai vite su quil y avait une radicalité du côté de
Dieu, en ce qui me concernait. Pour moi, la conversion, ce nétait pas dabord
la vie religieuse mais la découverte de la radicalité de la vie chrétienne.
Quelle soit dans un couvent ou dans le mariage, peu importe; en ce qui me concerne,
cela ne faisait pas un pli : cétait Dieu ou rien. Il y a une radicalité dans la
musique de lÉvangile, dans les paroles de Jésus. Elle est dans son appel et
cest le cri de lamour. La radicalité sans agressivité, cest très
thérésien. "Je choisis tout" dit Thérèse, enfant."
Il vit aujourdhui avec quinze frères carmes au monastère du
Broussey près de Bordeaux, doù est parti le renouveau de lordre après la
Révolution. Le Carmel, ordre mendiant fondé au XIIe siècle en Palestine,
rassemble des religieux (et non des moines) qui font vu de chasteté, de pauvreté
et dobéissance, ont une vie de clôture mais aussi un apostolat qui les mène à
lextérieur. Leur vie est orientée vers la prière, la vie contemplative. Les
offices ponctuent la journée. La particularité du Carmel, cest un grand temps de
prière par jour, silencieuse mais en commun, une heure le matin et une heure le soir.
Découverte
La petite carmélite de Lisieux était une inconnue pour le novice
qui en avait, comme bien dautres, une image plutôt négative. Aujourdhui,
Pierre Éliane en parle avec chaleur : "Thérèse sait quelle est un très
pauvre et petit miroir et elle sait qui est le soleil. Je lai rencontrée au Carmel
particulièrement dans ses poésies. En les découvrant, jai entendu ce que je
cherche depuis très longtemps dans la musique, cest-à-dire, là encore pour faire
simple, lamour fou. Tout art, toute chanson, toute danse, tout film est la
célébration dune recherche, dun désir de rencontre, de beauté,
déchange, de dialogue, de partage, de communion. Thérèse a une intensité dans
son chant - jinsiste bien dans son chant - cest-à-dire dans sa voix. Et
jai découvert que ses poésies étaient faites pour être chantées dans les
récréations. Pour être écoutées, pas lues. Comme la parole de Dieu, faite pour être
entendue, proclamée. Thérèse est une petite voix (sans jeu de mots) de lÉvangile
parce quelle chante son amour pour Jésus tout simplement. (...)
En découvrant tout cela, je me suis dit quon devait pouvoir
lentendre aujourdhui, la mettre en musique avec une culture profane.
Pour autant, Pierre Éliane, devenu prêtre il y a deux ans, reste un
père carme comme les autres. Sa vie est dabord une vie de prière, carmélitaine.
Avec humour, il précise : "Il se trouve que, quand jai le temps, je fais de la
musique, mais justement, je nai pas le temps den faire ! Les concerts se
passent souvent dans un contexte "bout de ficelle", dans une église avec une
sono qui marche plus ou moins, des horaires qui changent à la dernière minute.
Cest vraiment dans la foi. Cela na rien à voir avec la vie professionnelle,
mais cela reste professionnel en ce sens que jessaie de faire cela de manière
professionnelle. Et quand il y a des enregistrements, je travaille avec des gens dont
cest le métier."
Pierre Éliane vient de terminer un enregistrement des Canciones de
Jean de la Croix, qui, au XVIe siècle, a été lâme de la réforme du
Carmel auprès de sainte Thérèse dAvila. Celui-ci reprenait des chants profanes,
des chansons damour du berger à sa bergère, et les mettait au service de Dieu.