Peu après le 12 janvier 1903, Élisabeth de la Trinité écrit à ses "tantes" de Carlipa :
Je voudrais vous parler de ma profession, mais, voyez-vous, c'est quelque chose de si divin, le langage de la terre est impuissant pour le redire. J'avais eu déjà des jours bien beaux, mais maintenant je n'ose même plus les comparer à celui-là. C'est un jour unique et je crois que, si je me trouvais en face du bon Dieu, je n'éprouverais pas une émotion plus grande que celle que j'ai ressentie ; c'est si grand, alors, ce qui se passe entre Dieu et l'âme !
L 154 - A ses tantes Rolland
Le niveau - mystique - auquel se situe Élisabeth ne lui permet pas de trouver les mots racontant sa Profession.
Il est cependant possible de décrire simplement l'évènement.
Au soir du 25 décembre 1902 (jour de Noël, donc), Élisabeth se recommande à la prière de la Communauté, car le lendemain, 26 décembre, elle entre en retraite pour 10 jours. C'est dans la joie qu'Élisabeth commence sa retraite préparatoire à la Profession. Elle écrit au chanoine Angles :
L'époux m'a dit son « Veni » et le 11 janvier, en cette belle [fête] de l'épiphanie toute de lumière et d'adoration, je prononcerai les vœux qui m'uniront à jamais au Christ. Vous qui depuis mon enfance m'avez suivie et avez reçu mes premières confidences, pouvez comprendre ce bonheur si grand dont mon âme est inondée. Ce soir, j'ai demandé les prières de ma chère communauté et demain commence ma retraite de dix jours. Cela me semble un rêve, je l'ai tant attendu, tant désiré. Voulez-vous chaque matin, à la sainte Messe, me donner une intention toute particulière, car c'est quelque chose de si grand qui se prépare. Je me sens enveloppée dans le mystère de la charité du Christ, et lorsque je regarde en arrière, je vois comme une divine poursuite sur mon âme; oh! que d'amour, je suis comme écrasée sous ce poids, alors je me tais et j'adore !...
L 151 - Au Chanoine Angles Dans une joie profonde elle poursuit :
En cette matinée de l'épiphanie, la plus belle de ma vie, quoique déjà le Maître m'ait fait passer des jours si divins qui ressemblent bien à ceux que l'on passe en son paradis, en ce jour où vont se réaliser tous mes vœux et où je vais enfin devenir « épouse du Christ », voulez-vous, cher monsieur le Chanoine, offrir le Saint Sacrifice pour votre carmélite; puis donnez-la afin qu'elle soit toute prise, tout envahie et qu'elle puisse dire avec saint Paul: «Je ne vis plus, c'est le Christ qui vit en moi .»
L 151 - Au Chanoine Angles
Cependant, comme l'écrit sa Prieure, Mère Germaine :
Commencée dans la joie, cette retraite se poursuivit dans une recrudescence de tortures intimes telles que, la veille du grand jour, la pauvre novice était au comble de l'angoisse. Un entretien ménagé avec un religieux prudent et éclairé la réconforta vers le soir.
Souvenirs, Mère Germaine,
chapitre VII, le noviciat
Sœur Marie de la Trinité, sous-prieure, reçoit un billet où transpire l'angoisse d'Élisabeth. Elle raconte :
Je me souviens encore du mot désespéré que je trouvai sur notre chaire en venant à vêpres la veille de sa profession.
Je viens de voir Notre Mère qui m'a avoué son inquiétude de me voir prononcer mes vœux dans un pareil état d'âme. Priez pour votre petite qui est au comble de l'angoisse.
Notre Mère elle même commençait à craindre et à être indécise. Elle fit venir le Père Vergne la veille du 11 et après lui avoir parlé longuement de Sœur Élisabeth il fut convenu que le Père l'examinerait à fond et que s'il trouvait quelque chose de sérieux, d'inquiétant qui put motiver un retard, tout au moins dans la profession, il demanderait notre Mère après la pauvre novice et que si, au contraire, il ne la demandait pas elle pouvait avancer.
Le Père ne demanda pas notre Mère et comme Sœur Élisabeth dit avoir été très apaisée calmée par cette ouverture au Père, notre Mère fut rassurée.
Récit biographique de sœur
Marie de la TrinitéDe 23 h à 24 h en ce 10 janvier 1903, les sœurs, en une "heure sainte", accompagnent de leur prière celle qui va s'engager pour toujours à la suite du Christ, pour le service de l'église.
Lorsqu'elle écrit au chanoine Angles en juillet de cette même année 1903, Élisabeth lui confie la grâce qu'elle a reçue alors :
En la nuit qui précéda le grand jour, tandis que j'étais au chœur dans l'attente de l'époux, j'ai compris que mon Ciel commençait sur la terre, le Ciel dans la foi, avec la souffrance et l'immolation pour Celui que j'aime !... Je voudrais tant l'aimer, l'aimer comme ma séraphique Mère jusqu'à en mourir : « O charitatis Victima », chantons-nous le jour de sa fête, et voilà toute mon ambition : être la proie de l'amour !...
Il me semble qu'au Carmel cela est si simple de vivre d'amour ; du matin au soir la Règle est là pour nous exprimer instant par instant la volonté du bon Dieu. Si vous saviez comme je l'aime, cette Règle qui est la forme en laquelle Il me veut sainte : je ne sais si j'aurai le bonheur de donner à mon époux le témoignage du sang, mais du moins, si je mène pleinement ma vie de carmélite, j'ai la consolation de m'user pour Lui, pour Lui seul. Alors qu'importe l'occupation en laquelle Il me veut: puisqu'Il est toujours avec moi, l'oraison, le cœur à cœur ne doit jamais finir ! Je le sens si vivant en mon âme, je n'ai qu'à me recueillir pour le trouver au-dedans de moi, et c'est cela qui fait tout mon bonheur ; Il a mis en mon cœur une soif d'infini et un si grand besoin d'aimer que Lui seul peut rassasier : alors je vais à Lui, comme le petit enfant à sa mère, pour qu'Il comble, qu'Il envahisse tout, et qu'il me prenne et m'emporte en ses bras; il me semble qu'il faut être si simple avec le bon Dieu.
L 169 au Chanoine Angles
Nous célébrons trois mystères en ce jour. Aujourd'hui l'étoile a conduit les mages vers la crèche ; aujourd'hui l'eau fut changée en vin aux noces de Cana ; aujourd'hui le Christ a été baptisé par Jean dans le Jourdain pour nous sauver, alléluia.
Liturgie : antienne des Cantiques évangéliques du jour de l'Epiphanie
En ce dimanche de l'épiphanie, après la Messe de 8 heures, les sœurs gardent leur manteau blanc. Mère Germaine fait signe et elles se rendent à la salle du Chapitre.
Elles tiennent à la main un cierge allumé.
Les chantres ont entonné l'hymne O gloriosa Virginum et la procession s'ébranle. Élisabeth ferme vient en dernier, avec
Mère Germaine, la Prieure. Elle a laissé ceinture, scapulaire et
manteau.
O gloriosa Virginum
Sublimis inter sidera,
Qui te creavit, parvulum
Lactente nutris ubere.
Quod Héva tristis abstulit,
Tu reddis almos germine :
Intrent ut astra flebiles,
Caeli recludis cardines.
Tu Regis alti janua,
Et aula lucis fulgida :
Vitam datam per Virginem,
Gentes redemptae, plaudite
Jesu, tibi sit gloria,
Qui natus es de Virgine,
Cum Patre et almo Spiritu,
In sempiterna saecula. Amen
Ce qu'Élisabeth pense à ce moment-là, elle le confiera plus tard. Et Mère Germaine rapportera :
... elle gravissait les degrés conduisant à la salle du Chapitre, toute saisie par l'idée d'immolation qu'exprimait en ce jour le capitule (lecture) des vêpres : "Mes frères, je vous conjure par la miséricorde de Dieu, de lui offrir vos corps comme une hostie vivante, sainte, agréable à Dieu, capable d'un culte spirituel "
(Lettre de St Paul aux Romains, chapitre 12, verset 1)
En chantant, les sœurs arrivent au premier étage et elles entrent dans la salle du Chapitre.
Celle-ci est magnifiquement ornée de fleurs. La Communauté se range en deux chœurs, les plus anciennes prenant place près de l'autel. Mère Germaine se tient debout, près de la chaire de la Prieure, tandis qu'Élisabeth s'agenouille devant elle.
Restées au milieu de la pièce, les chantres entonnent :
- Prie pour elle, sainte Mère de Dieu
La Communauté répond :
- Qu'elle soit rendue digne des promesses du Christ.
Après avoir prononcé l'oraison, Mère Germaine s'assied. Elle tient un bénitier dans sa main droite. On découvre à sa gauche le scapulaire, le manteau et la ceinture d'Élisabeth.
La cérémonie se poursuit avec l'interrogatoire de la novice.
Mère Germaine demande à Élisabeth :
- Que demandez-vous ?Élisabeth répond :
- La miséricorde de Dieu, la pauvreté de l'Ordre et la compagnie des Sœurs.
En une brève exhortation Mère Germaine rappelle alors à Élisabeth ce que c'est que de faire Profession et de vivre obéissante, pauvre et chaste.
Puis l'échange entre la Prieure et la novice se poursuit :
Mère Germaine :
- N'est-ce pas de votre bon gré et franche volonté, que vous avez pris l'habit de notre Ordre, et que vous désirez maintenant faire votre Profession ?
Élisabeth :
- Oui !
Mère Germaine :
- Voulez-vous donc faire votre Profession pour le seul amour et crainte de Notre-Seigneur ?
Élisabeth :
- Oui, avec la grâce de Dieu et les prières des Sœurs.
Vient alors le moment de l'émission de la Profession.
Élisabeth met ses mains entre celles de sa Prieure, tenant le papier sur lequel elle a écrit sa Profession.
Elle dit :
Je, Sœur Élisabeth de la Trinité, fais ma Profession, et promets
Chasteté, Pauvreté et Obéissance à Dieu Notre-Seigneur,
et à la Bienheureuse Vierge Marie,
sous l'autorité de Monseigneur l'évêque et de nos légitimes Supérieurs,
selon qu'ils sont établis sur notre Ordre,
par les Bulles et les Brefs de nos Saint-Pères les Papes.
Et fais cette Profession
selon la Règle primitive de l'Ordre dit du Mont-Carmel qui est sans mitigation,
et ce jusqu'à la mort
Mère Germaine se lève alors pour bénir la nouvelle Professe en prononçant les prières d'usage.
Puis Marie de la Trinité - sous-prieure - s'avance et s'approche d'Élisabeth, qui est toujours à genoux. Mère Germaine prononce sur le scapulaire, le manteau et la ceinture les bénédictions qui leur sont propres et Marie de la Trinité aide Élisabeth à s'en revêtir.
Mère Germaine bénit Élisabeth en jetant sur elle de l'eau bénite.
Puis elle entonne le Te Deum.
Les Sœurs, qui étaient agenouillées durant le temps de la Profession, se relèvent et poursuivent l'hymne en chœurs alternés.
Mère Germaine reprend son cierge, tandis qu'Élisabeth dépose le sien. Elle se rend, conduite par Marie de la Trinité, au milieu du Chapitre où un tapis de grosse serge est étendu. Elle se prosterne là, les bras en croix. Pendant ce temps la cloche du Monastère sonne.
Te Deum laudamus :
te Dominum confitémur.
Te aetérnum Patrem omnis terra veneratur.
Tibi omnes Angeli : * tibi coeli et univérsae potestates.
Tibi Cliérubim et Séraphim : * incessabili voce proclamant.
Sanctus, Sanctus, Sanctus * Dominus Deus Sabaoth.
Pleni sunt coeli et terra * majestatis gloriae tuae.
Te gloriosus * Apostolorum chorus.
Te Prophetarum * laudabilis numerus.
Te Martyrum candidatus * laudat exércitus.
Te per orbem terrarum,* sancta confitétur Ecclésia.
Patrem * imménsae majestatis.
Venerandum tuum verum * et unnicum Filium.
Sanctum quoque * Paraclitum Spiritum.
Tu Rex gloriae * Christe.
Tu Patris * sempitérnus es Filius.
Tu ad liberandum suscepturus hominem
* non horruisti Virginis uterum.
Tu devicto mortis aculeo:
* aperuisti credéntibus regna coelorurn.
Tu ad déxteram Dei sedes : * in gloria Patris.
Judex créderis * esse venturus.
Te ergo quaesumus tuis famulis subverii :
* quos pretioso sanguine redemisti.
Ætérna fac cum sanctis tuis :
* in gloria numerari.
S
alvum fac populum tuum Dômine : * et bénedic hæreditati tuæ.
Et rege eos : * et extolle illos usque in aetérnum.
Per singulos dies : * benedicimus te.
Et laudamus nomentuum in saeculum : * et in sæculum saeculi.
Dignare, Domine, die isto : * sine peccato nos custodire.
Miserere nostri, Domine : * miserére nostri.
Fiat misericordia tua , Domine, super nos :
* quemadmodum speravimus in te.
In te Domine speravi, non confundar in ætérnum.
A toi, Dieu, notre louange !
nous t'acclamons : tu es Seigneur !
à toi, Père éternel,
l'hymne de l'univers.
Devant toi se prosternent les archanges,
les anges et les esprits des cieux ;
ils te rendent grâce ;
ils adorent et ils chantent
Saint, Saint, Saint, le Seigneur,
Dieu de l'univers ;
le ciel et la terre sont remplis de ta gloire.
C'est toi que les Apôtres glorifient,
toi que proclament les prophètes,
toi dont témoignent les martyrs ;
c'est toi que par le monde entier
l'église annonce et reconnaît.
Dieu, nous t'adorons
Père infiniment saint,
Fils éternel et bien-aimé,
Esprit de puissance et de paix.
Christ, le Fils du Dieu vivant,
le Seigneur de la gloire,
tu n'as pas craint de prendre chair
dans le corps d'une vierge
pour libérer l'humanité captive.
Par ta victoire sur la mort,
tu as ouvert à tout croyant
les portes du Royaume ;
tu règnes à la droite du Père ;
tu viendras pour le jugement.
Montre-toi le défenseur
et l'ami
des hommes sauvés par ton sang
prends-les avec tous les saints
dans ta joie et dans ta lumière.
A la fin du Te Deum, tandis qu'Elisabeth reste prosternée, Mère Germaine et les sœurs disent le Notre Père. Enfin Mère Germaine dit les prières conclusives de la cérémonie.
Marie de la Trinité fait alors relever Élisabeth et la mène à l'autel. Celle-ci s'agenouille et le baise. Puis elle se dirige vers Mère Germaine, s'agenouille devant elle et baise sa main.
Puis elle se tourne vers les sœurs et elle embrasse chacune, pendant que la Communauté chante le Psaume 132 :
Oui, il est bon, il est doux pour des frères
de vivre ensemble et d'être unis !
On dirait un baume précieux, un parfum sur la tête,
qui descend sur la barbe d'Aaron,
qui descend sur le bord de son vêtement.
On dirait la rosée de l'Hermon
qui descend sur les collines de Sion.
C'est là que le Seigneur envoie la bénédiction,
la vie pour toujours
Gloire au Pre et au Fils et au Saint Esprit
pour les siècles des siècles. Amen
Dans le silence et le recueillement la Communauté quitte le Chapitre. Élisabeth rentre dans sa cellule. Elle emporte le Christ que vient de lui remettre Mère Germaine, après l'émission de ses vœux.
Qui pourrait dire la joie de mon âme lorsque, contemplant le Christ que j'avais reçu après ma profession et que notre Révérende Mère a placé «comme un sceau sur mon
cœur », j'ai pu me dire : « Enfin Il est tout à moi, et je suis tout à Lui, je n'ai plus que Lui, Il m'est Tout ! » Et maintenant je n'ai plus qu'un désir, l'aimer, l'aimer tout le temps, zéler son honneur comme une véritable épouse, faire son bonheur, le rendre heureux en Lui faisant une demeure et un abri en mon âme...
L 156 à Madame Angles
Ce grand crucifix (22, 5 X 11,5 cm, pesant 270 gr) qu'elle portait sur son cœur après sa profession est en bois noir enchâssé dans du cuivre. Bien que « de série », le Christ est beau néanmoins. Au pied du crucifix, la date de la profession, 11 janvier 1903 ; au dos de la poutre transversale, une inscription gravée dans le bois : Amo Christum (J'aime le Christ) ; c'était la coutume au Carmel de Dijon. Sur la poutre verticale, les religieuses pouvaient faire inscrire le texte de leur choix ; Élisabeth choisit Ga 2,20 : Vivo enim jam non ego, vivit vero in me Christus (Je vis, mais ce n'est plus moi; c'est le Christ qui vit en moi).
Au croisement des deux poutres se trouve un emblème de cuivre représentant un cœur d'où sort une flamme, transpercé par un poignard et entouré d'une couronne. Le Carmel de Dijon était en effet dédié au Cœur agonisant de Jésus et au Cœur transpercé de Marie. Toujours au dos figurent les sigles M. T. en haut (sans doute la Vierge Marie et sainte Thérèse) et, en bas, E. T. (Élisabeth de la Trinité). Élisabeth tient ce crucifix entre ses mains sur plusieurs de ses photos de carmélite.
Elle retrouve la paix. Elle est dans l'action de grâces.
Ce soir, à la récréation, la joie s'extériorisera.
Dans un secret profond je vais m'ensevelir,
Ensevelie en Dieu, je vais vivre et mourir.
O mon Verbe adoré, ton amour est ma vie,
Laisse-moi me plonger en ta paix infinie .fragment de la poésie qu'Élisabeth chanta à ses sœurs le soir de sa Profession
Elle reçoit le voile noir le 21 janvier suivant...