Spiritualité

Dans le souffle d'Elisabeth

Autour de la Prière

Les amies d’Élisabeth ont toujours gardé un souvenir vif et vivant des interprétations musicales à travers lesquelles elle décrivait la nature ou d’autres horizons… Une personne la rencontrant lors d’une réception amicale chez des amis communs racontera plus tard :

Je l'ai entendue jouer du piano, je la revois encore. Elle jouait le Nautonier de Diemer... C'était un chant qui se déroulait comme une série d'arpèges qui, pour moi, représentaient les vagues, tantôt se poursuivant, tantôt s'escaladant les unes les autres... Élisabeth de son corps, légèrement incliné, suivait le mouvement des arpèges sur le clavier. On sentait que tout son corps était mû par son âme, mais son corps vibrait aussi, sans exagération. Tout semblait mesuré, comme guidé par un chant intérieur. Cela évoquait un paysage que moi, je n'avais jamais vu. Plus tard, quand je me suis trouvée, bien des années après, à Belle-Ile-en-Mer, dans une certaine crique où les flots ne cessent pas de se heurter contre les roches et éclaboussant le petit rivage, eh bien ! je repensais à cette manière de comprendre la mer qui m'avait été suggérée par Elisabeth.  
La musique que fait entendre la Prière d’Élisabeth est peut-être la surprise d’une première lecture et la joie de toute relecture. Elle entraîne avec douceur dans cette profondeur du Mystère où Élisabeth demande à être introduite.   La mélodie du texte émane sans doute d’une ponctuation qu’Élisabeth, en musicienne accomplie, note selon son inspiration intérieure [voir le texte manuscrit ou dactylographié]. La grammaire y perd, nous y gagnons. Car nous avons ainsi la chance de pouvoir sentir le souffle qui porte le texte – le souffle d’Élisabeth habitée, transformée par l’Amour – et de vibrer aux battements de sa vie. Alors nous participons à son élan et vivons le Mystère dans lequel elle est introduite… sortir de soi pour adhérer à Dieu par un mouvement tout simple et tout amoureux pour être établi en ce grand silence du dedans qui permet à Dieu de s’imprimer en l’âme et de la transformer en Lui. (selon la lettre 335).

Des pauses peu nombreuses, mais régulières, ébranlent un mouvement lent et fluide, voire solennel. D’où ne sont pas absents, cependant crescendos et decrescendos.  

S’adressant à Dieu qui est Trinité, Élisabeth le fait entendre dès l’entrée dans sa Prière : O mon Dieu Trinité que j'adore aidez-moi la régularité des accents toniques - renforcée par la sonorité feutrée des syllabes - marque un rythme ternaire, envoûtant. le rythme binaire en élargit la douceur à la fin de la phrase, mettant en relief les trois mots : à m'oublier entièrement pour m'établir ; la fin arrive alors sereinement : en vous. Et le mouvement se poursuit, paisible, à peine rompu par la virgule qui précède dans la profondeur de votre Mystère : une légère rupture, comme pour souligner que la profondeur du Mystère ne se dit pas au bout de l’évidence d’un chemin bien droit, mais s’éprouve par une plongée dans l’abîme.
Une légère cassure de l’ampleur du rythme, par accélération, annonce le renversement – en quelque sorte - qu’implore Élisabeth. Si Elle demande au Dieu Trinité qu’il l’établisse en Lui, le lieu où elle souhaite qu’Il fasse sa demeure, c’est en elle !… Et c’est sur la demande d’une présence à la Présence que s’achève, dans un ralentissement qui pose et repose, cette « ouverture » (comme une ouverture musicale où se font entendre les thèmes qui seront développés dans la suite de l’œuvre) de la Prière. …que je sois là tout entière, tout éveillée en ma foi. tout adorante. toute livrée à votre Action créatrice.  

L’adresse au Christ, deuxième « » de la Prière, que l’on retrouve toutes les fois où la Prière se tourne vers une Personne divine ou vers la Trinité elle-même, ouvre une courte introduction lyrique qu’Élisabeth ponctue - cette fois - abondamment (avec virgule, points de suspension, point d’exclamation et point !) où la passion de l’amour (amour pour amour…) est scandée par la triple répétition du mot « voudrais » qui résonne dans la suspension des trois points avant le mourir final. Remise entière de soi entre les mains de Dieu qu’Élisabeth rend perceptible dans la succession des syllabes qui s’ouvrent : cœur, gloire et trouvent une plénitude dans aimer s’épanouissant dans le court silence de la suspension... je voudrais être une épouse pour votre Cœur, je voudrais vous couvrir de gloire je voudrais vous aimer... jusqu'à en mourir ! Immédiatement après, cependant, les « » de : je sens mon impuissance voudraient obscurcir la lumière et ralentir le débit du verbe. Mais revient la demande dont les pauses plus nombreuses et les accents rapprochés accélèrent le rythme et le rendent haletant, dévoilant sa vraie nature : passionnée… je vous demande de me « revêtir de vous même » d'identifier mon âme à tous les mouvements de votre âme, de me submerger. de m’envahir. de vous substituer à moi.
Alors peut culminer l’expression du désir : afin que ma vie ne soit qu'un rayonnement de votre Vie ; avant l’éclatement Venez en moi comme Adorateur, comme Réparateur et comme Sauveur où la triple répétition de « eur » rend perceptible le flux de l’envahissement divin.
En écho à O mon Christ aimé, crucifié par amour on entend O Verbe éternel Parole de mon Dieu, mais sans virgule dans la seconde exclamation : le Verbe éternel coule..
Et cette partie s’achève dans le rayonnement de l’Astre aimé (Christ aimé du début) ô mon Astre aimé fascinez-moi pour que je ne puisse plus sortir de votre rayonnement. Un rayonnement dont les sonorités nasales évoquent une irradiation lente, mais sûre, traversant doucement les nuits, les vides et, encore, les impuissances. Comme une bûche qui se consume sans flamme apparente, brûlée par le feu intérieur.

Consumée du désir d’être consumée, Élisabeth conserve dans l’Esprit Saint le rythme fluide qui a rythmé sa prière adressée au Christ avec ce sommet où les sonorités jumelées des syllabes (« sois / surcroît » et « laquelle / renouvelle ») acheminent, par une ouverture progressive, vers l’entrée dans la plénitude d’infini que fait pressentir, par résonance, l’ « ère » de Mystèreque je Lui sois une humanité de surcroît en laquelle Il renouvelle tout son Mystère.
Le rythme ternaire accompagne le mouvement du Père Et vous ô Père, penchez-vous. Et l’ombre s’étend… penchez-vous. vers votre pauvre petite créature « couvrez-la de votre ombre » / ne voyez en elle que le «Bien-Aimé en lequel vous avez mis toutes vos complaisances »  

Enfin La Prière s’achève. Sous l’effet d’un rythme qui retrouve son ampleur, elle récapitule le double mouvement de l’ouverture avec cette belle répétition si suggestive, où se trouve résumé l’objet de la Prière, repris ici en miroir : ensevelissez-vous en moi, pour que je m'ensevelisse en vous, alors peut se vivre l’attente ouverte sur l’abîme sans fond : en attendant d'aller contempler en votre lumière l'abîme de vos grandeurs.  

Interprète avertie Élisabeth suggère ici quelque chose de sa vie avec Dieu, de Dieu.
Elle sait cependant que l’œuvre est aussi remise à l’oreille de l’auditeur, qui l’entendra selon son propre vécu intérieur…Qu’importe ! l’essentiel n’est-il pas d’être saisi, pour saisir ? (Epître de St Paul aux Philippiens – chapitre 3, verset 12) 
Elisabeth de la Trinité